Cela concerne tout de même

plus de 9 millions d’individus.

Par Guillaume de Fonclare, écrivain.

Dans la nuit du 11 au 12 juin, l’Assemblée nationale votait le projet de loi habilitant le gouvernement à légiférer par ordonnance sur la mise en accessibilité des lieux publics et transports aux handicapés.

On le sait, les nuits à l’Assemblée sont rarement le moment de prendre de grandes décisions, et les représentants du peuple ne veillent plus trop pour ce faire; c’est en général plutôt la période pour faire passer les lois qui ennuient tout le monde, ou bien pour tenter de faire en catimini ce que l’on n’assumerait pas à la lumière du jour. Celle-ci est de la dernière espèce, puisqu’elle donne quitus au gouvernement pour faire de la charpie avec une bonne partie des dispositions qui obligeaient à ce qu’en cette année 2015, l’ensemble des édifices recevant des publics (ERP) soit accessible aux personnes handicapées.

Cette loi de 2005 n’était pas une mesurette prise à la va-vite pour contenter une petite frange vitupérante de la population, puisque 9 millions d’individus étaient potentiellement concernés[1], et qu’il s’agissait de mettre en œuvre un véritable projet de société, se donnant une contrainte de fraternité pour que tous les citoyens aient la liberté d’accéder à tous les lieux de manière égale – de manière égale, ce qui revient à dire de façon autonome – sans que ne se pose plus la question pour les handicapés de savoir s’il sera possible d’aller à la Poste, à la Mairie, au restaurant ou au supermarché. Une loi avec un horizon à moyen terme, définissant des objectifs clairs et chiffrés, une loi comme on aimerait que nos politiques en proposent plus souvent.

La vie quotidienne d'un jeune handicape moteur Issy les Moulineaux, FRANCE -     13/10/2005

La vie quotidienne d’un jeune handicape moteur Issy les Moulineaux, FRANCE – 13/10/2005

Mais non, c’était trop simple, et l’argent manquait. Exit donc la liberté, l’égalité et la fraternité, et désormais, le Gouvernement pourra utiliser le système des ordonnances pour décider qui, de ses administrés, sera le bon ou le mauvais élève. On imagine que les lobbies ne sont pas étrangers à l’enterrement sine die de ces résolutions.

Lobbies ? Mais quels lobbies pourraient être à l’œuvre pour retarder la mise en pratique d’une loi permettant l’application de si nobles desseins, en se donnant les moyens de l’efficacité puisqu’elle prévoyait une échelle des sanctions des plus incitatrices ? Qui donc aurait assez de noirceur d’âme pour travailler à laisser au seuil de l’entrée ou au bas d’un escalier les plus démunis d’entre nous ? Qui peut avoir aussi peu de compassion pour ne pas entendre la réclamation soutenue depuis plus de quarante ans par des millions de malades de longues durées et de handicapés, de sourds et de malentendants, d’aveugles et de malvoyants ?

Nos élus, d’abord, pour qui la réfection du pas de porte de la Mairie n’a jamais fait partie des dépenses obligatoires ; c’est vrai, l’invalide est discret et il sort peu de chez lui, et pour cause. Alors, on s’imagine qu’il ne pèse guère dans les urnes. Ce qui n’est pas faux, puisqu’on ne lui en permet pas l’accès en le laissant dehors, ce qui est encore le meilleur moyen de l’empêcher d’exprimer son mécontentement. Les entrepreneurs du BTP ensuite, que toutes ces règles contraignantes ennuient ; un obstacle à la reprise de plus, sans doute. Enfin, l’Etat et les Collectivités territoriales qui sont incapables de mettre en œuvre dans les écoles, collèges, lycées et tous les édifices dont ils ont la charge les normes qu’ils produisent.

Eh oui ! un jour, on s’enflamme, on s’élève, on harangue, on crie à l’indignité nationale et on fait une loi qu’on veut réparatrice de toutes les injustices, et dix ans plus tard, on constate qu’on a été mauvais et on se fait délétère pour les libertés publiques et la libre circulation. Délétère pour les libertés publiques ? Eh bien, comment appeler un vote qui cautionne le fait que 85% des ERP ne soient pas aux normes pour les handicapés en fauteuil roulant, et quatre écoles primaires sur dix interdites aux enfants handicapés moteurs?

Qu’on invoque une certaine souplesse dans le régime des sanctions, pourquoi pas. Qu’on repousse d’une ou deux années, passe encore. Mais qu’on se donne la possibilité de faire du cas par cas pour faire au mieux des intérêts d’on ne sait qui, c’est inacceptable. Certes, on nous promet que dans un délai de trois ans, 80% des établissements ayant une capacité d’accueil d’au moins 200 personnes maximum auront été contraints de réaliser des travaux d’accessibilité. Dans trois ans ? Et c’est neuf ans qu’on accordera aux établissements de plus grandes capacités, et à condition qu’ils ne rencontrent pas, les uns et les autres, de difficultés financières. Mais que le handicap soit relégué au rang des faillites nationales, voilà qui ne gêne personne. Et prendre des engagements sur des engagements qui n’ont pas été tenus, qui les croira ?

Oh bien sûr, ne soyons pas chiches, il y a des avancées. Discrètes tout de même pour qui circule en fauteuil roulant ; nous vivons la folie du pavé décoratif à la rusticité pseudo-médiévale avec une joie très modérée, goûtant peu les après-midi de shopping passer à trébucher pour qui voit mal, ou à se faire déglinguer les vertèbres pour qui use du fauteuil ; de même, nous apprécions les descentes de trottoirs mode précipice avec un allant tout en mesure, et le franchissement des seuils de portes automatiques type herse avec un courage tout à fait déclinant au fil des heures de pratique. Car lorsqu’on fait, qu’on construit, qu’on met aux normes, on se targue d’être dans la règle, sans jamais se réjouir de faire dans le confort. Le confort de l’utilisateur s’entend ; bref, être solidaire de ceux pour qui on aménage (on n’ose dire «fraternels»).

Enfin, force est de constater que voici un vote qui exonère un peu plus la Gauche de son rôle de défenseur du faible et de l’opprimé. De nuit, en catimini, on casse et on ajourne ; cela tient plus du changement de cap vers la rigueur de 1983 que de la Liberté guidant le Peuple de 1848, on me l’accordera (la juxtaposition des deux figures de Messieurs Fabius et Delacroix exprimant tout sur le plan symbolique de ce virage incontrôlé, il faut en convenir).

Je suis un citoyen diminué de corps, mais je ne suis pas dénué de droits, et en premier lieu, celui de m’indigner devant une action inopportune, et qui ne relève pas du mandat qu’en tant que représentant du peuple, j’ai confié aux députés qui portent ma voix. C’est grandiloquent, sans doute, c’est vain, sûrement ; mais c’est tout, sauf inutile. Car s’emporter contre l’iniquité n’est jamais un geste superflu. Et ce vote de l’Assemblée est un acte inique, qu’on se le dise.

Guillaume de Fonclare

[1] Un rapport INSEE indique que «les personnes qui déclarent avoir un problème de santé depuis au moins six mois et rencontrer des difficultés importantes dans leur activité quotidienne ou avoir eu un accident du travail dans l’année, […] définition beaucoup plus large de la population handicapée, ce nombre s’élève à 9,6 millions de personnes.»

Né en 1968 à Pau, Guillaume de Fonclare a dirigé l’Historial de la Grande Guerre, à Péronne, dans la Somme, jusque fin 2010. Lui-même invalide à cause d’une maladie orpheline, cousine des myopathies, il est l’auteur de «Dans ma peau» (2010), «Dans tes pas» (2013) et «Joë» (2014), tous trois parus aux éditions Stock.

 

Source : http://bibliobs.nouvelobs.com/