« Le métier vit une crise d’adaptation, les enseignants ont du mal à définir collectivement le projet qu’ils doivent porter », explique Françoise Lantheaume, directrice du laboratoire de recherche éducation, à l’université Lumière Lyon-II.

Lundi 4 septembre, 884 300 enseignants ont retrouvé leurs élèves et leur salle de classe.

Un rituel immuable qui s’est accompagné, cette année encore, d’une série de mesures annoncées par le ministère de l’éducation nationale qui vont modifier le périmètre d’activité des enseignants.

Pour Françoise Lantheaume, directrice du laboratoire de recherche éducation, cultures, politiques à l’université Lumière Lyon-II, ces nouvelles annonces contribuent à accentuer le « trouble identitaire » qui provoque le malaise de la profession enseignante. « Les enseignants ont aujourd’hui du mal à définir collectivement le projet qu’ils doivent porter », explique l’auteure de La Souffrance des enseignants (avec Christophe Hélou, PUF, 2008).

Selon le baromètre annuel UNSA-Education, si 93 % des enseignants disent aimer leur métier, ils ne sont plus que 77 % à trouver qu’il a du sens.

Le malaise des enseignants est-il un phénomène nouveau ?

Françoise Lantheaume : l’enseignement est un métier difficile, « impossible », disait même Freud à son époque. Enseigner est un métier de relation à autrui, or, quand on travaille avec de l’humain, il y a de l’imprévisibilité, de l’inattendu. Une absence de contrôle qui crée quasiment toujours de la frustration.

Ce que l’on observe de façon évidente, c’est que la souffrance a dépassé le cadre personnel. Elle n’est pas seulement un problème de la psyché individuelle, mais surtout un élément lié à l’environnement de travail lui-même.

Qu’est-ce qui a changé dans cet environnement de travail ?

Tous les enseignants que nous interrogeons, peu importe le milieu dans lequel ils évoluent, nous décrivent ce sentiment que leur métier leur échappe de plus en plus. Ils sont bringuebalés par des politiques publiques oscillantes, qui demandent sans cesse de nouvelles pratiques et compétences pour lesquelles les enseignants ne sont pas formés.

Toute la profession est prise en étau dans un double discours contradictoire. D’un côté, une exigence de performances, des résultats qu’on évalue sans cesse. D’un autre côté, un souhait de bienveillance, d’être à l’écoute de chacun, de s’adapter aux élèves et à leur rythme pour éviter tout échec scolaire.

Ce ne sont évidemment pas les mêmes gestes professionnels pour chacune des deux stratégies. Les enseignants sont donc, de manière individuelle, obligés en permanence d’arbitrer. C’est de cette solitude que peut naître notamment la souffrance.

Concrètement, comment cela se traduit-il ?

Avant, les enseignants voyaient les élèves en classe, où on leur demandait d’exercer leur matière et de livrer un apprentissage. Or, depuis trente ans, il y a une intensification du travail, qui s’accompagne d’une diversification importante des tâches.

Il ne s’agit plus seulement de faire des apprentissages, mais de comprendre les modalités d’apprentissage de l’élève, de s’y adapter, de se fondre dans un milieu social, de mener un projet éducatif, de trouver des partenaires extérieurs pour le mener à bien… Le tout sans reconnaissance, tant de la part de l’institution scolaire que de la société.

Les enseignants qui réussissent le font au prix d’un engagement personnel énorme. Aujourd’hui, il faut travailler avec ses tripes : un bon cours préparé ne suffit pas pour une bonne leçon. Intéresser les élèves nécessite un surengagement. Le sentiment d’incertitude au quotidien face aux élèves pour intéresser à « l’objet apprentissage » est quelque chose de nouveau.

A-t-on une idée du nombre d’enseignants qui se disent en souffrance ?

Il n’existe pas de statistiques pour cerner ce phénomène, très compliqué à mesurer. Il existe des chiffres de démissions, qui tendent à augmenter, notamment chez les jeunes enseignants. Mais ce n’est qu’une infime partie des cas, souvent les plus extrêmes.

Avec quinze ans de recul, depuis les premières enquêtes que nous avons menées, on voit très sensiblement que le phénomène s’est déplacé du secondaire au primaire. Surtout, on voit qu’il y a une quinzaine d’années, les enseignants n’avaient pas ce trouble identitaire qui est au cœur aujourd’hui de la souffrance enseignante.

C’est donc un problème de définition du rôle de l’enseignant ?

Toutes nos enquêtes tendent à montrer que le métier vit une crise d’adaptation. Les enseignants ont du mal à définir collectivement le projet qu’ils doivent porter. Tout le monde a sa propre conception de l’éducation, et cela complique le métier.

Les écoles Montessori connaissent par exemple un certain succès. Pourquoi ? Parce qu’il y a un projet d’éducation clair et homogène, qui est dans un apprentissage libre au rythme de l’enfant. Pour tous les acteurs de ce type d’école, parents d’élèves compris, il y a un pacte défini : les enseignants savent ce qu’on attend d’eux, et peuvent librement évoluer dans ce cadre.

L’enseignant en difficulté dans son travail a-t-il quelqu’un vers qui se tourner ?

Les seules réponses sont les injonctions du ministère, de la hiérarchie, des parents. Dans le secondaire notamment, il y a une montée de l’expression de la souffrance à l’égard de la direction. Ce qui se prépare ne va pas arranger les choses. Ceux qui décident ce qu’il faut faire sont de plus en plus éloignés de la réalité du métier.

Pour ceux qui sont en situation de grande souffrance, il y a peu de choses proposées, à part par exemple des groupes de parole. Mais c’est soit inconnu, soit pas utilisé. Le grand défaut de ces dispositifs, c’est que cela traite de la personne et non de l’organisation du travail. Cela reste dans le mode de la culpabilisation personnelle, pour compenser ce qu’on impute à des fragilités de l’individu.

Entre les enseignants, n’existe-t-il pas un moyen d’établir des solutions de groupe ?

On décrit souvent la profession par son esprit de corps, or enseigner est quelque chose de très individualisé. Dans l’immense majorité des cas, les enseignants se retrouvent seuls, et leurs pairs ne sont pas une ressource. Les collectifs de travail pour s’interroger sur les pratiques, échanger sur les meilleures manières de progresser avec une classe, cela n’existe pas. Il n’y a pas de place pour des façons de faire communes qui protégeraient les individus.

Est-ce encore possible d’être un enseignant heureux ?

Nous avons récemment mené une étude auprès d’enseignants en fin de carrière, pour savoir ce qui les avait satisfaits dans leur profession. Les plus heureux étaient ceux qui avaient réussi à se ménager de l’autonomie dans le travail, qui avaient pris des risques volontairement.

Enfin, les plus heureux étaient ceux qui avaient su développer une certaine distance avec les injonctions, à développer une réflexion critique sur ce qu’ils avaient fait. C’est de là qu’ils arrivaient à se construire de la reconnaissance dans leur travail.

Que préconisez-vous pour diminuer cette souffrance enseignante ?

Le levier principal, c’est cette question de la reconnaissance. Pour une minorité qui parvient à se la couler douce, l’immense majorité travaille d’arrache-pied et n’obtient aucune reconnaissance. Il y a un décalage de plus en plus grand entre l’image et la réalité.

Sur l’organisation du travail, il serait bon d’opter pour un système qui laisse davantage de respirations aux enseignants pour pouvoir discuter de leur travail, formaliser ce qu’ils ont fait, analyser leurs pratiques et se conseiller. La profession a besoin de retrouver un sens collectif.

 

Source: lemonde.fr

A l’issue d’une étude consacrée au syndrome d’épuisement professionnel, le cabinet Technologia, avec quelques syndicalistes et des médecins du travail, a lancé en janvier 2014 un appel (www.appel-burnout.fr) à reconnaître le burn-out comme maladie professionnelle.

Plus précisément, d’ajouter deux nouveaux tableaux de maladies professionnelles liées à l’épuisement à ceux qui existent actuellement : la dépression d’épuisement et l’état de stress répété conduisant à une situation traumatique.

En effet, ces pathologies liées au surengagement, regroupées dans ce qu’on appelle commodément le burn out, sont cliniquement identifiées et concernent des milliers de salariés.

Faire prendre conscience aux entreprises du coût du « mal travail »

L’objectif était double : à la fois redonner une visibilité au travail, mais également poser une question qui taraude les relations sociales : comment passe-t-on d’un modèle social centré sur la réparation à un modèle fondé sur la prévention, notamment des risques psychosociaux ?

C’est l’enjeu de la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle.

La réparation, c’est ce que nous offre la branche maladie de la Sécurité sociale : des cotisations assises sur le travail permettent à tous de faire face à la maladie.

La prévention reposerait, elle, sur une mécanique plus complexe. Pour l’expliquer, il faut prendre la mesure du contexte des risques professionnels dans notre pays. Alors que nous avons su, tout au long du XXe siècle, contenir et faire reculer les accidents et les maladies, nous avons du mal à agir sur les troubles psychosociaux de l’économie tertiaire.

La situation est d’autant plus inquiétante que, depuis dix ans, notre pays a multiplié les rapports sur les risques psychosociaux : on sait tout ou presque sur la prévention, et pourtant rien ne change vraiment… Il faut donc procéder autrement. La solution est de faire apparaître et sentir aux entreprises le coût financier du « mal-travail ».

Il s’agirait ainsi de réintégrer la qualité de vie au travail dans les indicateurs de pilotage des entreprises. C’est la seule manière de peser vraiment sur les entreprises : attribuer au burn-out un coût qui serait alors supporté par les entreprises.

Aujourd’hui, ce coût est quasi nul puisqu’en l’absence d’affections psychiques au tableau des maladies professionnelles, c’est la branche maladie de la Sécurité sociale qui supporte la casse.

Il s’agit donc de reporter ce coût sur la branche AT-MP (accident du travail-maladie professionnelle) dont la cotisation n’est payée que par les entreprises et qui fonctionne comme un bonus-malus : plus il y a d’accidents et de maladies professionnelles, plus l’entreprise paye cher.

Les entreprises sont alors directement et fortement incitées à prendre des dispositions favorisant la prévention. Ainsi, la reconnaissance ne s’oppose pas à la prévention : elle la prépare et la rend inéluctable.

Un premier pas

Aujourd’hui, le gouvernement a choisi de ne pas retenir cette solution.

Il a néanmoins ouvert la porte en acceptant que soient discutés d’autres mécanismes complémentaires de reconnaissance, notamment le seuil d’incapacité permanente à partir duquel les médecins de la Sécurité sociale doivent examiner les cas de burn-out.

Aujourd’hui, ils sont pour la plupart rejetés.

C’est un premier pas qui ne doit pas nous faire oublier l’enjeu de toute cette mobilisation : quelle prévention et quel modèle social souhaitons-nous pour le XXIe siècle ?

 

Sources : http://www.jim.fr, Jean-Claude Delgènes (directeur général du cabinet Technologia)

Depuis plusieurs années, les psychopraticiens, les médecins du travail, les services de santé et les syndicats tirent la sonnette sur l’augmentation des cas d’épuisement professionnel, dits« burn-out», dans les entreprises.

Face à un phénomène qui progresse depuis les années 80, le député des Yvelines et membre de l’aile gauche du PS, Benoît Hamon, va demander, à l’occasion de l’examen sur le dialogue social qui débute aujourd’hui à l’Assemblée, la reconnaissance de cette maladie comme étant professionnelle.

Il devrait déposer trois amendements en ce sens.

«Il en va de la responsabilité de la gauche d’adapter les protections aux nouvelles menaces», lance-t-il dans Libération. Une démarche qui fait suite à l’appel d’une trentaine de députés socialistes dans une tribune publiée en décembre pour «imputer la prise en charge du burn-out aux employeurs.»

Difficile de faire un état des lieux précis, mais le phénomène du burn out concerne un très grand nombre de salariés.

Burn out, F.Ducal-Levesque psychopraticien hypnotherapeute coachSelon une étude du cabinet Technologia, trois millions de salariés sont menacés à divers degrés.

Pour le ministère du Travail, 9 % des salariés sont «surexposés» aux risques psychosociaux, et 13 % n’en sont pas loin.

Les causes de ces burn-out sont nombreuses dans les entreprises : stress, risque de chômage, réorganisation du travail avec des charges supplémentaires pour les salariés, objectifs de plus en plus difficiles à atteindre…

«C’est la maladie du toujours plus, du trop, du surengagement, physique et psychique, résume dans Les Echos Jean-Claude Delgènes, fondateur du cabinet Technologia, expert des risques psychosociaux. Un mal qui mûrit lentement, avec des symptômes variés, avant de basculer vers la dépression. Si ce n’est le suicide.»

La qualification de «maladie professionnelle» signifierait concrètement que le salarié atteint de ce syndrome ne serait plus considéré comme une personne en dépression nerveuse prise en charge par le régime général de la Sécu, mais par la branche professionnelle financée par les cotisations des entreprises.

Actuellement, aucune maladie psychique n’est reconnue dans les tableaux de 98 maladies professionnelles.

Selon plusieurs études, il est donc impossible de faire reconnaître la responsabilité de son employeur dans un burn-out. Toutefois «Les Echos» notent que le burn-out peut être qualifié en accident du travail si la phase de rupture physique intervient sur le lieu de travail. Mais selon les syndicats, cela ne permet de gérer que certains cas. En outre, le salarié peut aussi monter un dossier auprès d’un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles. Mais là aussi, cela s’apparente à un parcours du combattant : il faut présenter un taux d’incapacité de travail d’au moins 25 %. En 2013, sur 512 dossiers déposés 239 ont été validés.

Le gouvernement attend un rapport de la Direction générale du travail (DGT) pour se prononcer sur la reconnaissance professionnelle de cette maladie.

En attendant, un guide sur les bonnes pratiques dans les entreprises devrait être publié prochainement. De son côté, le patronat, qui est déjà vent debout contre le compte pénibilité, ne veut pas en entendre parler. Pour lui, les causes du burn-out sont multiples et ne trouvent pas exclusivement de cause dans le monde professionnel.  «Le burn-out ne peut pas être décrété maladie professionnelle car c’est un phénomène très complexe, encore flou, où se mélangent des facteurs internes et externes à l’entreprise», plaide le Medef avant d’expliquer que «la clef du problème, ce n’est pas la réparation, c’est une meilleure prévention».

Encore faut-il que les entreprises acceptent de mobiliser des moyens et des actions dans ce domaine, ce qui n’est pas toujours le cas malgré des accords signés en 2008 sur la gestion du stress au travail…

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